Me, Myself and Us

Le Godot de Beckett n’est jamais loin. On attend quelque chose. Mais quoi ? Peu importe. Qu’est-ce que vivre ? Qu’est-ce qu’espérer ? Trois jeunes hommes, réunis par hasard en un lieu incertain, vont tenter l’impossible : cohabiter. Si l’on était sur la Lune, il s’agirait de trois cosmonautes attendant la fusée. Mais nous sommes sur Terre, cette bonne vieille boule où nous essayons tous d’avancer. Le trio de « Me, myself and us » va jongler avec les quilles et les sentiments, tenter l’envol par le trapèze, traquer son identité, se chamailler un brin, lutter pour sa place, s’étonner de l’autre comme de soi. Où est-on ? Sur scène peut-être, tout simplement, où trois artistes se jettent dans le vide, sans boussole ni récit préalable, pour vivre pleinement leur rencontre et leur complicité. Nulle coulisse où se réfugier : tout est donné à voir, les errances comme les soudaines performances. L’intensité est dans le lien.

Comme des turbines créent de l’électricité, c’est par le frottement de leurs personnalités que les trois interprètes-personnages vont donner corps au sujet du spectacle. Il y a cet être tombé dont ne sait où, grand manteau et cheveux frisés, Petit Prince qui aurait vieilli sans perdre ses incessantes questions et sa fureur de vivre. Il y a ce silencieux et lunaire jeune homme, Pierrot dégrisé, démaquillé mais toujours aérien, accroché à son trapèze comme à un rêve. Il y a ce troisième compère, tout costaud, qui se révèle suave et ambivalent, tandis qu’il fouille dans la malle aux vêtements pour se croquer une nouvelle identité féminine, tout en restant parfaitement lui-même. Et il y a la musique bien sûr, quatrième personnage à la langue puissante, qui vient imposer sa fièvre, son humeur ou sa langueur à un trio qu’un coup de vent peut bouleverser. En quelques morceaux de choix (Creedence Clearwater Revival, des extraits de répliques des « Enfants du Paradis »), mixés par les interprètes en direct sur une table à repasser (les disques), cette bande-son confère au spectacle une énergie à la lisière des disciplines : entre cirque, « happening » et danse contemporaine, les frontières jouent volontiers à saute-mouton, comme si seule comptait l’urgence d’exprimer le moment présent.

« Me, myself and us » préfère l’authenticité à la technicité, la spontanéité de l’enfance à la maîtrise de la performance. Ce qui compte ici, c’est moins la massue qui tombe que ce qui se raconte du trio, de leur rage, de leur espoir. Les techniques de cirque sont les prolongements de ce qui s’échange entre eux – ç’aurait pu être des mots, ce sont des quilles, des cannes ou des portés acrobatiques. « L’essence de la scène de la jonglerie est plus importante que la jonglerie elle-même », estiment les artistes, qui assument « tout ce qui peut se passer en scène, y compris les impuretés et les imprévus ». Avec la compagnie Tête d’Enfant, les gestes ont remplacé les verbes. Son portrait de groupe, lieu de lutte et de croisement des individualités, y gagne une soufflante intensité. Et démontre que vivre, finalement, ne peut passer que par l’invention de nouvelles solidarités. Chacun, grand ou petit, y reconnaîtra ses propres essais, dans la cour de récréation ou au bureau, dans son cœur ou dans son âme.

Crédits

Spectacle:Me, myslef and us
Co-metteurs en scène:Naël Jammal, Guillaume Biron, Florent Lestage, Peter James, Philippe Vande Weghe.
Interprètes:Naël Jammal, Guillaume Biron, Florent Lestage
Conception Lumière:Armando Gomez Rubio
Production:Cie Tête d'Enfant
Co-production: Espace Catastrophe
Centre International de Création des Arts du Cirque (B)
Tohu, Cité des Arts du Cirque (Qc)
Soutiens: Centre Régional des Arts du Cirque Lomme-Lille (F)
La Vénerie/Espace Delvaux (B) en coréalisation avec l'Espace Catastrophe